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Organisation communiste révolutionnaire (trotskiste)
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PARAÎT TOUTES LES DEUX SEMAINES   -   Samedi 21 juin 2008      N° 989


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En «Mai 1968» en France
L'intervention des travailleurs et des étudiants originaires des départements et territoires sous domination française

A la Sorbonne occupée

Pendant la révolte des étudiants et la grève générale de mai-juin 1968, une fraction des étudiants et des travailleurs antillais et guyanais en France a fait entendre sa voix au cours d'actions multiples.
Les étudiants de l'AGEG (association générale des étudiants guadeloupéens), de l'AGEM (association générale des étudiants martiniquais), les étudiants guyanais, les travailleurs regroupés autour de l'AGTAG (association générale des travailleurs antillo-guyanais) et bien d'autres participaient nombreux aux meetings organisés à la Sorbonne occupée par les étudiants.
Le groupe d'étudiants et de travailleurs qui donnera naissance en Guadeloupe à «Combat Ouvrier» en 1971, avait pris l'initiative de créer un «comité des étudiants et travailleurs des territoires sous domination française». Ce groupe de militants trotskystes avait constitué trois ans avant la «Ligue antillaise des travailleurs communistes» et éditait un petit journal ronéotypé du nom de «Lutte Ouvrière» ainsi qu'une feuille intitulée «Gro-ka» écrite en créole et diffusée dans les entreprises où travaillaient des Antillais. Il était, (comme il est toujours) lié au groupe trotskyste français «Voix Ouvrière» père de l'organisation «Lutte Ouvrière» d'Arlette Laguiller et à l'UCI «l'Union communiste internationaliste». Ses militants se joignirent d'emblée aux manifestations étudiantes et ouvrières de Paris et à la grève générale. Ils participèrent à l'occupation de la Sorbonne et y tinrent des meetings permanents dans une salle puis dans un amphithéâtre, comme le faisaient de multiples groupes d'extrême gauche.
Un contexte international marqué par la répression coloniale et les luttes anti impérialistes

Ces militants trotskystes dénonçaient notamment la politique colonialiste des gouvernements français dans les départements et territoires d'outre mer. Le pouvoir colonial de cette époque était brutal, intolérant, raciste, voire sanguinaire. Un an avant, en mai 67, la soldatesque française avait tiré sur les travailleurs du bâtiment en grève à Pointe à pitre et sur les jeunes révoltés faisant des dizaines de morts. Des militants nationalistes du GONG (groupe d'organisations nationales) et d'autres organisations de la nébuleuse indépendantiste, dont l'AGEG alors contrôlée par le GONG, avaient été arrêtés et emprisonnés en Guadeloupe ou emmenés de force en France à la prison de la santé. Leur procès s'était déroulé du 19 février au 1er mars 1968 et avait mobilisé contre la «répression coloniale» bon nombre d'étudiants et de travailleurs. Rappelons aussi que 5 ans avant, la répression s'était abattue sur des jeunes martiniquais de l'OJAM (Organisation de la jeunesse anticolonialiste martiniquaise). Ils furent emprisonnés en France puis jugés avant d'être libérés faute de preuves comme plus tard ceux du GONG. En mars 1961 trois ouvriers agricoles avaient été tués par les forces de répression lors d'une grève au Lamentin en Martinique deux ans après les émeutes anti racistes de décembre 1959.
Les organisations d'étudiants et de travailleurs antillais étaient toutes très influencées par l'idéologie nationaliste qu'elle fut maoiste, castriste, ou liée au nationalisme algérien pendant la guerre d'Algérie qui avait abouti à l'indépendance de ce pays en 1962.
En 1968 la guerre du Vietnam opposant les troupes américaines à celles du «Vietcong» battait son plein. La résistance du Vietcong pour l'indépendance du Vietnam réunifié forçait l'admiration de tous certes, mais en même temps favorisait d'autant l'expression politique tiers-mondiste et celle des nationalistes de tous bords. De même, les guérillas de Che Guevara en Afrique et en Bolivie après le triomphe de la révolution cubaine qu'il avait dirigé aux côtés de Fidel castro. Le «Che» avait été assassiné en octobre 1967 dans le maquis de Bolivie. Cette série de répressions de guerres et de guérillas opposant nationalistes armés ou pas à l'impérialisme ont enflammé l'imagination de toute une génération de jeunes ouvriers et étudiants qui se retrouvaient sur les barricades de Paris aux cris de «guérilla urbaine» ou de «mort à l'impérialisme». Elle venait s'ajouter aux luttes ouvrières dans les entreprises contre l'exploitation capitaliste en France même et contre tous les carcans d'une société rétrograde, intolérante par bien des côtés dont les étudiants français voulaient faire sauter les verrous.

Les communistes révolutionnaires-trotskystes- et les nationalistes

Seul, notre groupe, tout en soutenant les luttes nationalistes contre l'impérialisme, défendait au sein de l'émigration antillaise et des dernières colonies françaises, les idées communistes révolutionnaires, rompant non seulement avec le nationalisme mais aussi avec le stalinisme. Ce dernier avait favorisé non seulement le nationalisme dans les pays sous développés, mais aussi étouffé les tentatives révolutionnaires des travailleurs dans de nombreux pays. Le pouvoir stalinien avait écrasé dans le sang des révoltes et des révolutions, comme celle de Hongrie en 1956.
C'est donc tout naturellement que notre groupe lia son action à celles des étudiants et des travailleurs français en mai-juin 1968. Quant aux organisations nationalistes, sous le prétexte que la lutte des étudiants et des travailleurs français était une affaire «française», elles refusèrent pour la plupart de se joindre au mouvement général. Leurs militants ne participaient qu'aux mouvements concernant les territoires d'outre-mer sous domination française.
Les objectifs de ce «comité des territoires sous domination française» dont notre groupe fut à l'initiative étaient à la fois de dénoncer le pouvoir colonial, d'informer l'opinion publique (à cette époque, les médias français ne parlaient pratiquement jamais des Antilles), de rassembler le maximum d'étudiants et de travailleurs des vieilles colonies françaises.
De nombreux tracts furent publiés et distribués dans les quartiers et banlieues (comme Sarcelles par exemple) où vivaient les émigrés des dernières colonies françaises, devant les entreprises où ils travaillaient, principalement devant les hôpitaux et les centres postaux. Ces objectifs étaient aussi de soutenir la lutte des étudiants et la grève générale des travailleurs et de participer aux nombreuses manifestations. Les meetings permanents de la Sorbonne donnaient lieu à de multiples discussions et débats enrichissants.

L'occupation du BUMIDOM

Après plusieurs jours de débats, certains militants las des discussions sans fin proposèrent «d'agir» et d'aller occuper les locaux «BUMIDOM» (bureau de migration des départements d'outre-mer, à Paris. Cette officine était chargée de proposer du travail en France aux chômeurs des dits «départements d'outre-mer» et de les faire venir par milliers pour soi-disant résoudre le problème du chômage dans ces territoires. Mais en réalité, il s'agissait fournir de la main d'oeuvre à bon marché au secteur privé et aux services publics. Cette émigration organisée était faite dans des conditions dégradantes. A leur arrivée les émigrés étaient logés dans des foyers souvent insalubres, bondés, et ils ne se voyaient proposer que des «petits boulots» mal payés, comme occasionnels, ou gens de maison. Les plus chanceux se retrouvaient à la poste ou dans les hôpitaux au plus bas de l'échelle. Ils étaient en butte au racisme et à de multiples vexations dans ce parcours depuis leur arrivée en France. Plus tard une partie de cette émigration trouva un relatif équilibre humain et professionnel au travers de maintes difficultés (C'est cette génération d'émigrés qui donna naissance à celle d'où sont sortis quelques antillais connus dans le sport comme Thuram et autres Thierry Henri par exemple.)
L'occupation du BUMIDOM fut une occasion de dénoncer la manière dont cette politique migratoire était menée et ses conséquences néfastes sur le plan humain. Un exemple montre le mépris avec lequel étaient traités les émigrés: dans le courrier du BUMIDOM nous avions examiné une lettre parlant de l'arrivée de plusieurs centaines de «têtes»...!!??
Un comité d'occupation avait été créé avec un bureau chargé de coordonner les actions. Au lendemain de l'occupation, des tracts annoncèrent l'action à l'opinion publique. Et le groupe au départ restreint de militants, gonfla très vite avec plusieurs dizaines d'occupants et plusieurs centaines qui «passaient voir». Là aussi les AG (assemblées générales) étaient quotidiennes et toutes les décisions étaient prises en leur sein.
Dés que les autres organisations d'obédience nationaliste furent au courant, elles organisèrent «leurs» occupations de locaux d'associations liées au pouvoir. C'est ainsi que les étudiants guyanais occupèrent les locaux de l'association «jeune Guyane» et que des militants de l'AGEG et de l'AGTAG occupèrent les locaux de «l'AMITAG» (amicale antillo guyanaise) officine liée au pouvoir. Chacune avait son «comité d'occupation». Par la suite, la liaison se fit entre les différents comités et un meeting commun de tous les «comités d'occupation» fut organisé à la Sorbonne, mais après la répression.
En effet entre temps, la police intervint sans ménagement pour déloger les occupants de tous les locaux. Ceux du BUMIDOM furent encerclés en pleine nuit et les CRS nous demandèrent de sortir. Seul un groupe restreint était présent dans l'enceinte du Bumidom. Nous primes la décision de nous asseoir calmement et de ne pas obtempérer, puis avant que les CRS ne chargent, la décision fut prise d'évacuer les locaux dans le calme, le rapport de force nous étant nettement défavorable. A «la jeune Guyane» et à «l'AMITAG», l'intervention des CRS fut bien plus brutale. Il y eut des bagarres et des blessés des deux côtés.

En guise de conclusion

Pendant plusieurs semaines, des «comités d'action» furent animés par nos camarades un peu partout dans les milieux de l'émigration. Ils se démobilisèrent peu à peu au rythme de la démobilisation générale et de la reprise des choses en main par le gouvernement surtout après sa victoire écrasante aux élections législatives. Mais les étudiants et les travailleurs antillais avaient contribué à rassembler des centaines d'entre eux, à faire connaître les méfaits de la politique coloniale du gouvernement français et surtout à éveiller à la conscience politique révolutionnaire une génération de jeunes, dont une fraction milite encore aujourd'hui dans diverses organisations d'extrême gauche dont la nôtre.


MAI 1968
La force des travailleurs rejoint l'enthousiasme de la jeunesse ( Première partie)

Les mouvements sociaux de mai 1968 en France surviennent dans un contexte marqué par la décolonisation et la guerre d'Algérie. En mai 1958, De Gaulle est rappelé au pouvoir par le chef de gouvernement en place, le socialiste Guy Mollet, après des manifestations des partisans de l'Algérie française qui avaient déclenché une émeute à Alger le 13 mai. De Gaulle incarnait un régime fort, un pouvoir peu enclin à «céder devant la rue», un pouvoir qui ne pliait donc pas! Mais les étudiants qui se révoltent en mai 1968 vont contester cette force dans la rue, avec des slogans comme «10 ans cela suffit».
Une fraction importante des étudiants s'était politisée en se mobilisant notamment contre la guerre d'Algérie, mais ils n'avaient pas suivi le parti socialiste qui avait cautionné cette guerre coloniale, ni le parti communiste qui avait voté les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet. C'est derrière l'UNEF, leur principal syndicat, que les étudiants avaient manifesté pour le droit à l'indépendance du peuple algérien en octobre 1960. Les étudiants étaient aussi révoltés par une autre guerre qui se déroulait au Vietnam où les troupes américaines s'enlisaient. Cet acharnement de l'impérialisme américain soulevait l'indignation des étudiants américains et par ricochet les jeunes se mobilisaient dans plusieurs pays.
Cette révolte étudiante fut l'étincelle qui déclencha les événements de mai 1968. Leurs revendications étaient multiples allant de la contestation de la société, la réforme de l'enseignement aux règlements de la vie dans les facultés.
Ainsi, pour répondre au doyen de la faculté de Nanterre qui avait décidé, pour sanctionner des étudiants, de fermer la faculté le 2 mai, les étudiants de La Sorbonne décidèrent un meeting de soutien et de protestation. La police envahit la faculté et arrêta le participants. Ces arrestations déclenchèrent des manifestations et des affrontements avec les policiers. La Sorbonne fut alors fermée, et des étudiants condamnés à la prison. Le syndicat majoritaire chez les étudiants, l'UNEF, appela alors à la grève générale à partir du 6 mai.
A Paris ainsi que dans plusieurs villes de province des manifestations eurent lieu chaque jour, les étudiants avançaient leurs revendications et ils trouvaient en face d'eux des CRS, avec leurs matraques et des grenades lacrymogènes. Mais les étudiants ne se laissaient pas faire et répliquaient en organisant de nouvelles manifestations pour protester contre les brutalités policières et exiger la libération de leurs camarades emprisonnés. Des lycéens se joignirent bientôt aux manifestants ainsi que des jeunes travailleurs, ils rejoignaient ceux qui faisaient reculer les CRS et la police, ils participaient à certaines manifestations malgré les mots d'ordre du parti communiste qui dénonçait les étudiants, les traitant de provocateurs, d'aventuriers gauchistes.
La population suivait les événements grâce aux journalistes qui relataient chaque manifestation et donnaient les détails, elle était choquée par la violence de la répression contre les manifestants qui étaient dans la rue chaque jour comme le 10 mai. Il y eut ce jour là une bataille rangée entre les manifestants et la police sur tout le quartier latin. Les manifestants construisirent des barricades qui étaient attaquées par les CRS et autres corps de répression à la grenade lacrymogène. Dans la rue Gay-Lussac il y eut des dizaines de blessés, la sauvagerie des interventions répressives souleva une indignation profonde et les syndicats ouvriers, CGT en tête rejoignirent l'UNEF en appelant à une grève générale le mardi 13 mai en solidarité avec les étudiants.
Le 13 mai la grève générale bloqua tout le pays. Les manifestants organisèrent des défilés partout en France et ils furent plus d'un million à Paris à rejeter la politique de De Gaulle aux cris de «10 ans cela suffit». La grève prenait une tournure politique et les manifestants sentirent qu'ils représentaient une force, ils étaient nombreux, la mobilisation ne s'arrêta pas.
Dans les entreprises les ouvriers commençaient à bouger et dès le 14 mai la grève se généralisait touchant les entreprises en province comme à Paris.
L'usine Sud Aviation près de Nantes lançait le mouvement, suivi le 15 mai par les usines Renault de Cléon , puis de Flins, Le Mans et enfin Renault Billancourt à Paris. Lors de ces premières grèves, les syndicats n'avaient pas lancé de mot d'ordre, ce sont les ouvriers qui ont décidé et lancé les mouvements. Mais devant la montée des revendications, la CGT décide de prendre la direction et d'appeler à la grève les usines les unes après les autres, pour ne pas être débordé par un mouvement massif. Le syndicat appelait les ouvriers à occuper les usines et surtout veillait à ce que le mouvement reste encadré.
Beaucoup des militants syndicalistes n'attendaient que ce feu vert pour entrer en grève, le nombre de grévistes grossissait de jour en jour: le matin du vendredi 17 mai, la radio annonçait 100 000 grévistes, l'après-midi, 200 000. Après Sud-Aviation et Renault, Hispano, Rateau, Babcock, Berliet, Rhône-Poulenc, Air France, la SNCF, le métro parisien, les chantiers navals de Saint-Nazaire, etc., arrêtaient le travail.
Le samedi 18 mai, les grévistes étaient plus d'un million et trois millions dans les jours qui suivirent. Le 20 mai, la grève continuait de s'élargir, englobant les pompistes, les taxis, les garçons de café, de multiples petites entreprises. Tout s'arrêtait, les travailleurs s'organisaient et élisaient des comités de grève dans certaines entreprises, mais ceux-ci étaient presque toujours placés sous le contrôle des responsables syndicaux, ceux de la CGT, majoritaire, étant généralement liés au Parti communiste (PCF) hostile dès les débuts des événements aux étudiants et à toute idée de contestation contre la bourgeoisie. Tout en disant qu'il fallait occuper les usines et les bureaux, les organisations syndicales utilisaient leurs militants et leur influence pour, immédiatement, s'assurer le contrôle de la situation. Les cadres du syndicat étaient les plus présents et orientaient plus vers la «protection de l'outil de travail» que vers une contestation du droit de propriété. Les appareils syndicaux purent le faire sans rencontrer trop de difficultés, parce qu'il n'y avait aucune organisation dans la classe ouvrière suffisamment influente pour contester leur politique et parce que l'immense majorité des grévistes leur faisait confiance, sans avoir conscience du rôle que jouaient ces appareils qui ne voulaient surtout pas mettre la bourgeoisie en difficulté.
Ces derniers firent même tout ce qu'ils purent pour dresser une barrière entre les étudiants et les travailleurs, pour isoler ceux-ci de cette jeunesse des facultés et des lycées en pleine effervescence, d'où était parti l'élan de liberté, de discussion, de démocratie qui allait marquer mai 1968. Il leur fallait à tout prix empêcher que les idées révolutionnaires qui refleurissaient en mai 68 et enflammaient toutes les discussions pénètrent la classe ouvrière.
Après s'être mis quasiment partout à la tête des grèves, à travers parfois des «comités intersyndicaux de grève», les directions syndicales laissèrent le mouvement s'écouler. Mais ce n'était plus seulement les étudiants qui occupaient la rue et cette grève qui s'était généralisée à toute vitesse avait déclenché un vent de panique du côté du gouvernement et du patronat. Il fallait maintenant trouver le moyen de faire refluer cette vague qui avait submergé toutes les entreprises du pays.